Statistiques du tourisme

 

Les statistiques du tourisme, un mensonge d’État comme un autre

« La France, championne du monde du tourisme » ?  Un joli conte, mais totalement faux. Et on le récite depuis longtemps. Parce qu’il n’y a aucun moyen de compter les touristes étrangers qui fréquentent notre territoire et de savoir ce qu’ils y dépensent. En somme, on ne sait qu’une chose sur l’activité touristique : on ne sait rien.

Lire une de nos dernières analyses sur ce sujet : Les suspectes statistiques sur le tourisme

Pourquoi ne sait-on rien sur les visiteurs étrangers ?

1) – Il n’y a aucun moyen d’identifier et de compter les visiteurs étrangers qui viennent chez nous parce qu’il n’y a plus de contrôles aux frontières pour les Européens (très majoritaires) et que seule une minorité de touristes étrangers ont besoin d’un visa qui permette de les comptabiliser. Et les contrôles aux frontières (dont aéroports) n’intègrent pas la tenue de statistiques.

2) – Il n’y a aucune méthode d’enquête qui parvienne à déterminer combien de touristes internationaux entrent et séjournent en France. Le comptage des personnes hébergées dans les hôtels, campings, gîtes, villages vacances est non seulement peu fiable (réalisé par les hébergeurs), mais ne couvre qu’une petite partie des visiteurs, qui optent massivement pour d’autres modes de logements, non renseignés : amis/famille, locations chez des particuliers, résidences secondaires… On ne sait donc rien sur le nombres de visiteurs étrangers.

3) – On ignore la fréquence de séjours des visiteurs étrangers en France : combien arrivent pour la première fois, combien y viennent souvent dans l’année, dont les frontaliers en courts séjours en France. Autrement dit, est-ce que 89 millions d’arrivées touristiques (chiffre officiel) concernent autant de personnes ou beaucoup moins parce qu’un certain nombre se rend fréquemment dans notre pays ? On ne sait donc rien sur les séjours.

4) Ils seraient de 15 à 20 % (selon les estimations de l’Insee) à juste traverser notre beau pays pour se rendre (puis remonter) dans le sud de l’Europe pour leurs vacances ou en transit en aéroports. « La France, première destination touristique mondiale » n’est donc pas une vérité pour ceux-là. S’il existe bel et bien un comptage — ce qui est possible, mais peu plausible —, comptabilise-t-on deux fois ceux qui passent sur notre territoire pour se rendre ailleurs et repassent pour rentrer chez eux ? Ce qui évidemment serait une perversion des chiffres.

5) On ne sait quasiment rien sur les vrais dépenses et comportements d’achats des touristes étrangers durant leurs séjours touristiques : déplacements, hébergement, alimentation, sorties, visites culturelles, shopping… Sans rappeler que les recettes du tourisme, sans distinction possible, mélangent fatalement les dépenses des Français en France et celles des frontaliers qui viennent juste faire des emplettes dans la journées et qui repartent chez eux dans la foulée.

En conséquence, nous sommes aveugles sur le plan à la fois quantitatif et qualitatif en termes de renseignements touristiques en France. Tant en nombre de visiteurs qu’en recettes touristiques. Bref, on ne sait rien sur rien, ou presque ! Ce qui ne décourage pas les gouvernements successifs d’avancer que « la France est (serait) la première destination touristique mondiale ». 

Ce qui fait que tous les chiffres avancés (82, 84 et à présent 89 millions de visiteurs étrangers, nombres qui tournent en boucle dans les médias peu regardants) sont fatalement faux à très faux, y compris en corollaire le pourcentage de PIB que représente le tourisme dans l’économie nationale (7 % annoncé).

Si cela se trouve, les touristes internationaux sont encore plus nombreux chez nous que ce qu’on veut bien le dire !

Pour nous rassurer, les statistiques touristiques de la plupart des autres pays touristiques sont également pifométriques, pour les mêmes raisons (lire notre analyse). Les exceptions se trouvent dans des destinations, comme les Etats-Unis, qui imposent des visas à la plupart des entrants. Ou encore dans les pays totalitaires et dictatures (eh oui, certains reçoivent des touristes étrangers) où on n’entre qu’en montrant pattes blanches…     

Des méthodologies d’études qui ne fonctionnent pas

La cause de nos statistiques inventées ? Les méthodologies utilisées et les moyens d’études des clientèles étrangères qui servent à établir ces statistiques …ne le permettent tout simplement pas. Autant tenter de faire mousser de l’eau avec un fouet à manivelle. 

Il faudrait, pour bien faire, glisser une puce sous la peau de chaque touriste qui entre sur notre territoire pour savoir ce qu’il fait, où il va, ce qu’il achète, etc. Encore devrait-on avant cela pouvoir identifier ces touristes, alors qu’il n’y a presque plus de points de contrôles d’entrées. Heureusement, il n’est pas possible, ni imaginable de les pister ainsi. Pour autant, on n’en apprendrait pas tellement plus sur leurs dépenses, ni leurs comportements d’achats touristiques et culturels. Pas plus qu’en les suivant avec le GPS de leur smartphone.

Cerner leurs dépenses avec leurs cartes bancaires est une méthode utilisée par la Banque de France, selon ce qu’elle avance. Mais là aussi c’est très limitatif, car ils sont nombreux à payer encore en espèces. C’est même culturel chez certaines nationalités. Et un paiement n’apporte aucune information sur la nature de l’achat et qui cela concerne.  

Annonces victorieuses

Ce cocorico — très coq français — fait certes plaisir, en premier aux gouvernements qui se succèdent et à Atout France : la France resterait, quoi qu’il arrive (crises, attentats, parité monétaire défavorable…), 1ère destination touristique mondiale. Voilà de quoi laisser fanfaronner à l’envi et jouer dans l’auto-congratulation facile.

Le bon côté de cette annonce victorieuse est que le monde (même putatif) attire le monde. Comme un restaurant plein rassure et encourage les gens à y pousser la porte, à l’inverse d’un restaurant vide qui inquiète et fait fuir.

Reprendre massivement dans les médias ce postulat de champion touristique planétaire, que personne ne cherche à vérifier ou à contrarier, est certes sympathique pour l’image de la France. Rien que pour cette raison, on pourrait se contenter de ne pas aller plus loin dans la contestation, de laisser faire et de se taire.

Mais est-ce bien satisfaisant quand on est un professionnel ou un institutionnel du tourisme ? 

De gros, très gros inconvénients

Si peu de monde s’émeut de lire ces statistiques écrites sur un coin de table et semble au final parfaitement s’en satisfaire (élus, journalistes, commentateurs, institutionnels…), il nous appartient par souci d’honnêteté de démontrer des conséquences bien médiocres pour notre tourisme et son économie de ce couteau à double tranchants. Entre autres inconvénients :

Ne pas savoir calculer le nombre de touristes étrangers et leurs vraies dépenses permet aisément de dire n’importe quoi sur le tourisme. Et c’est bien ce qui se passe. C’est également naviguer dans le brouillard, sans radar et sans sonar.

Sans cette vérité des chiffres, il est facile de ne pas mesurer les actions et retours sur investissements des organismes et institutionnels chargés d’assurer la promotion touristique de la France et de nos régions.

En corollaire, ces derniers n’ont de cesse de demander toujours davantage de budgets et de moyens, alors qu’on ne sait pas réellement en quoi leur action est performante et compétente, puisqu’elle n’est pas contre-mesurée et contre-expertisée. 

Annoncer année après année que nous serions le meilleur et le premier provoque une non remise en question de notre tourisme, de nos méthodes, de nos offres, de nos promotions, de notre communication, de nos investissements touristiques, de nos formations, de notre accueil, etc.

D’ailleurs, pourquoi se donner du mal puisque de toute façon ça marche ?!  Nous restons en tête d’affiche quoi qu’il arrive. Il suffit d’inventer des chiffres convaincants et spectaculaires — ce qui est le cas —, puis d’affirmer péremptoirement notre puissance, avec une assurance forcée. Et tout le monde y croit.

Nous sommes encore en France dans un antique Marketing de l’offre et non de la demande, lequel fait le succès des grands opérateurs du Net, aidés par les nouvelles technologies. Eux ont compris. On n’impose plus aux touristes ; on doit suivre, s’adapter et appliquer ce qu’ils veulent.

La paresse qui consiste à rester dans un Marketing de l’offre, la tête dans le sable, se trouve tant dans le secteur privé que dans le secteur public. Même si cela commence à évoluer dans le bon sens dans les grands groupes de tourisme et d’hôtellerie.

Notre France est magnifique, mais cela ne suffit plus par lui-même pour plaire, en ne mettant pas le client au centre de nos préoccupations. L’exemple, parmi bien d’autres, se trouve dans les infernales et interminables files d’attente pour monter sur la Tour Eiffel. Rien n’est organisé efficacement pour les touristes.

Lire notre article « Do you speak Marketing de la Demande ? ».

Les élus de toutes fonctions (députés, sénateurs, gouvernement, etc.), désinformés ou mal informés, sont galvanisés par notre leadership et par cette masse de recettes touristiques supposées qu’on leur sert.

Du coup, ils votent pour le tourisme des lois inadaptées et des taxes injustes, pondent des rapports parlementaires à côté de la plaque, font des assises et colloques sans queue ni tête où l’autosatisfaction est de mise. Pas de quoi correspondre à nos vrais besoins.


Bien sûr qu’il ne sera pas possible du jour au lendemain de reconnaître ce joli mensonge d’Etat. Mais au moins, pourrait-on travailler en coulisse pour que les chiffres annoncés deviennent réalité, pour un tourisme de qualité et satisfaisant pour nos visiteurs.

Sauf que la création d’un observatoire du tourisme — et cela commence par là — fiable, juste, utile et utilisable n’est pas pour demain. Ce qui va arranger pas mal de monde pour continuer à médiatiser des contrevérités sur notre tourisme, et s’approprier des petites et grosses victoires parfaitement indémontrables à ce jour.

Paru le 14 mars 2018

Mark Watkins