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Grandeur
et malheurs du tourisme de luxe
par Mark Watkins, Président de Coach Omnium
Le
tourisme et le luxe. On pourrait en parler comme d'un pléonasme.
Voyager est pour la plupart de nos contemporains un luxe, parce
qu'ils ne se l'offrent pas très souvent. Pour d'autres, les
grands habitués du voyage, c'est un quotidien, voire une
corvée, que de vivre le meilleur. Si la définition
du luxe est ce qui a rapport avec "la magnificence, l'éclat
déployé dans les biens, la parure, le mode de vie
dispendieux, l'abondance de choses somptueuses", il n'en demeure
pas moins que chacun voit le luxe à sa façon. Ce qui
l'est pour les uns ne l'est pas ou plus pour les autres. Tout peut
être luxe : des prestations de haute qualité très
rares donc très chères, mais aussi — pourquoi
pas ? — un peu de temps que l'on parvient à s'octroyer.
Pour ce qui est du tourisme de luxe, la perception que chacun en
fait est donc relative. Question de moyens ou d'habitudes pensera
t'on, mais pas seulement. Fréquenter un restaurant 3 étoiles
Michelin est peut-être un luxe quand on ne le fait jamais,
mais aller simplement dans une simple brasserie parisienne peut
l'être aussi pour les plus démunis.
Le
prix fait souvent le luxe
Dans le tourisme, le luxe correspond en quelques sortes à
des lieux hors norme à forte imprégnation culturelle,
associant un service irréprochable et personnalisé,
du charme et quelque chose de rarissime, y compris par les tarifs
élevés. Le luxe existe dans presque tous les secteurs
touristiques : des hôtels, des résidences, des restaurants,
des bateaux de croisières, des locations de voitures ou de
chalets, des places d'avion, des visites guidées de villes,
des T.O.,… Parfois le luxe est ostentatoire, ce qui est fréquent
dans le tourisme. Parfois il est plus discret. Quoi qu'il en soit,
les opérateurs dans le haut de gamme ne représentent
qu'une petite partie de l'offre, ce qui les distingue. Sur le plan
touristique, le luxe se reconnaît surtout par des prix élevés,
même si ce n'est pas toujours synonyme de prestations de grande
qualité. Et puis les étoiles en hôtellerie par
exemple, n'ont plus aucun lien avec la réalité. Des
palaces affichent des panonceaux de "seulement" 4 étoiles
pour échapper à la TVA à 19,6 % appliquée
en hébergement 4 étoiles luxe. Aujourd'hui, le secteur
haut de gamme vit un traumatisme profond. La demande chute invariablement
depuis au moins deux ans et la relance se fait attendre cruellement.
Que ce soit par le tourisme d'affaires ou le tourisme de loisirs,
les prestataires dans le haut de gamme voient leurs clients déserter
leurs établissements.
Un
rêve difficile à rentabiliser
Ce haut de gamme fait rêver, stimule l'esprit. Mais s'il est
le secteur le plus emblématique de l'univers touristique,
il en est aussi le plus problématique. Il est constamment
secoué par un grand nombre de handicaps exogènes contre
lesquels il peine à lutter. On ne peut que constater les
effets désastreux de ces "interférences"
pour son économie. Une multitude d'aléas qui frappent
le monde le touchent directement, car le tourisme de luxe est avant
tout international : récession économique, insécurité,
psychoses, crises politiques, etc. Toute mauvaise nouvelle qui tombe
ici et là et qui crée de l'inquiétude fait
immédiatement trébucher le haut de gamme. Mais le
déséquilibre de la parité monétaire
affecte également directement le haut de gamme. Un dollar
faible face à l'euro signifie le plus souvent moins de clients
pour le tourisme de luxe européen. Quand la demande touristique
s'effondre, c'est toujours ce dernier qui se trouve en première
ligne pour prendre les coups. Au-delà de la conjoncture,
le secteur du luxe a connu de grands bouleversements depuis ces
trois dernières décennies au moins. D'une clientèle
relativement homogène, régulière et prévisible
pendant près d'un siècle, le ciblage s'est considérablement
élargi, par nécessité et par changement de
mœurs. Si on dénombre plus de 500 milliardaires dans
le monde et 26 millions de personnes aisées qui possèdent
plus de 850.000 euros de revenus (un chiffre qui devrait doubler
d'ici cinq ans, pensent les analystes bien inspirés), l'industrie
touristique de luxe doit compter sur un apport plus diversifié
de clientèle. S'il existe toujours une minorité de
richissimes qui dépensent sans compter (un grand nombre d'hôtels
à 3.500 dollars la nuit affichent régulièrement
complet), ce cœur de cible est loin de permettre au marché
de fonctionner correctement. Les entreprises pour leurs conventions
internationales et leurs voyages d'affaires alimentent le haut de
gamme. Mais la demande ponctuelle émanant de certaines masses
à plus faible pouvoir d'achat et qui se font plaisir une
fois dans leur vie représente également le carburant
pour faire tourner la machine du luxe touristique.
Actes
d'achat exceptionnels
Selon une étude du Luxury Market Report 2003, le voyage de
luxe est largement perçu par une majorité de consommateurs
comme une expérience exceptionnelle, plutôt qu'un achat
fréquent. Le tourisme est probablement un des rares secteurs
du luxe où l'acheteur compare les prix et bénéficie
de promotions dans plus de 60 % des cas. C'est une tendance renforcée
par Internet qui a non seulement démocratisé et démythifié
le tourisme de luxe, mais a permis de mettre en accord une offre
et une demande qui n'auraient pas pu se rencontrer autrement. Les
mouvements économico-politiques dans le monde génèrent
sans cesse de nouvelles niches de clientèles qui ne demandent
qu'à consommer du luxe. Après les nouveaux riches
russes des années 1990, on s'attend à une déferlante
de Chinois aisés, mais aussi de Sud-Américains, ou
d'Indiens qui voyageront partout. C'est un espoir de renouveau,
notamment pour combler les baisses de la demande traditionnelle
émanant des Américains, des Arabes du Golfe et des
Japonais, mais qui aura un effet encore inconnu sur l'offre et son
évolution. Cette mondialisation que vit le tourisme de luxe,
laquelle s'accentue d'année en année, pose aussi le
problème de l'inflation en investissements auxquels doivent
désormais se soumettre les prestataires. Souffrant d'être
constamment comparés avec une concurrence située à
l'autre bout de la planète, les opérateurs sont contraints
à être au paroxysme du raffinement, à la pointe
de la technologie, à l'apogée de la qualité.
Rien que les budgets de rénovations hors norme de nos palaces
parisiens durant ces dernières années, qui se sont
comptés en centaines de millions d'euros, l'attestent. Et
le coût par client reçu est de plus en plus élevé
et demande des engagements financiers qui sont rarement rentabilisés
ou rentabilisables. Quasiment toutes les branches du tourisme de
luxe sont concernées par ce phénomène inflationniste
: l'hôtellerie, la restauration, le tourisme de santé,
la croisière, etc. A ces investissements exorbitants, il
faut ajouter le prix de la main d'œuvre en perpétuelle
augmentation, dans un des seuls pôles touristiques qui emploie
non seulement beaucoup de personnel, mais surtout parmi le plus
qualifié. D'autant que l'activité vit désormais
de cycles irréguliers et imprévisibles, avec un écroulement
possible de la demande à tout instant, en prolongement de
n'importe quel événement mondial. Les entreprises
dans le tourisme de luxe ne sont décidément pas des
entreprises comme les autres. Elles ont quelque chose d'extraterrestre
dans l'économie de marché.
Un
secteur atomisé et peu organisé
Le tourisme de luxe, avec sa clientèle volatile, endure aussi
d'autres maux structurels. C'est un domaine où l'on cultive
le secret absolu et par conséquent où les chiffres
pour mesurer son poids économique n'existent pratiquement
pas. L'on sait seulement que peu d'entreprises dans le tourisme
de luxe, en les auditant individuellement, gagnent de l'argent par
leur propre activité. Par ailleurs, la branche haut de gamme
est très atomisée et vit en autarcie. Ses acteurs
s'associent peu et sont peu organisés collectivement en consortiums
de promotion ou en forces économiques. Pour l'Europe, on
dénombre ainsi à peine une dizaine de tour opérateurs
de luxe en France et une trentaine en Grande-Bretagne, contre plus
d'un millier aux Etats-Unis. A côté de cela et malgré
son improbable rentabilité, le haut de gamme continue à
faire rêver. Rien qu'en France, il n'existe presque plus aucune
commune, y compris parmi les plus modestes, dont le maire ne vit
pas dans le fantasme de voir s'implanter un hôtel 4 étoiles
ou un restaurant étoilé, même quand l'état
de son marché local le lui interdit.
Malentendu avec la clientèle
Mais le plus compliqué subsiste. Comment se vendre suffisamment
sans vendre son âme ? Les professionnels du tourisme de luxe,
qui gèrent surtout de l'image, doivent désormais se
dégriffer et casser leurs prix pour maintenir un semblant
de trafic de clientèle. La nécessité d'ouverture
vers une clientèle d'appoint crée un trouble culturel
chez les prestataires qui sont tenus d'accueillir un public peu
habitué à leur offre. Par ailleurs, un furieux malentendu
se creuse. Les consommateurs ne comprennent que rarement qu'en déboursant
des additions de 150 à 200 euros par personne chez les grands
chefs, par exemple, ces derniers disent ne pas s'en sortir financièrement.
Les médias avaient largement fait échos il y a quelques
années des affaires Veyrat ou Gagnaire en délicatesse
avec leurs comptes d'exploitation. D'autres étaient et sont
toujours dans le même cas sans qu'on en parle. La réalité
veut que la majorité des restaurateurs placés dans
la stratosphère de leur métier ne tiennent que par
les prestations d'image, de conseil et de formations qu'ils parviennent
à facturer. Parallèlement, chaque année, ils
engagent davantage de frais pour embellir leur établissement
et s'enfoncent toujours plus profondément dans la spirale
infernale. D'où il leur sera d'autant plus difficile de sortir
que les effets d'une 2e ou d'une 3e étoile Michelin sont
de plus en plus réduits dans la durée. Un paradoxe
déstabilisant et finalement incompréhensible par son
non-sens. Le luxe a un prix qui n'est donc pas compris et du coup
le malaise est profond. Bien sûr, le tourisme de luxe aura
toujours sa place sur le marché et répondra toujours
à des besoins ou des envies. Mais pourra t'il tenir en n'existant
que grâce à des mécènes acceptant d'investir
sans retour sur investissement ou en devant chercher sans cesse
de nouveaux segments de clientèles contre nature ?
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