Baromètres conjoncturels de l’hôtellerie

 

tromperie dans les statistiques hôtelières

Les baromètres conjoncturels hôteliers sont bien pratiques, voire nécessaires, pour suivre et apprécier l’évolution de la demande hôtelière. Mais, ce serait vrai s’ils étaient tous justes et honnêtes. Ce qui n’est malheureusement pas le cas.

Les statistiques fournies par l’Insee sur l’activité de l’hôtellerie française ne laissent aucun doute : il circule des chiffres émanant de cabinets d’études privés qui sont de plus en plus éloignés de la réalité conjoncturelle. Et cela pose un vrai problème.

• L’Insee, crédible ?

Si le baromètre conjoncturel hôtelier de l’Insee n’est forcément pas totalement parfait — mais lequel pourrait être à 100 % exhaustif ? (NDLR) —, il se rapproche furieusement de la réalité. Que cela plaise ou non, il est largement le plus crédible et le plus réaliste de ce qui existe actuellement en France.

Les hébergeurs ont obligation de répondre à l’Institut national de la statistique. Et même si un certain nombre fournissent des données incorrectes ou approximatives, elles sont noyées dans la majorité qui informe juste. L’Insee interroge chaque mois près de 12.000 hôteliers (indépendants et chaînes), soit environ 70 % de l’offre, et n’a aucune préoccupation clientéliste.

• Des cabinets privés qui publient des baromètres conjoncturels hôteliers ?

Ils sont une demi-douzaine qui émettent des communiqués de presse mensuels ou annuels sur le sujet.

• Les cabinets privés, crédibles ?

Sur ce thème des baromètres conjoncturels hôteliers, aucun cabinet d’études privé ne peut réunir les ressources de l’Insee pour interroger un échantillon représentatif et suffisant. Appeler ou contacter chaque exploitant hôtelier est de l’ordre de l’infaisable pour eux, malgré ce que certains prétendent. Surtout au mois le mois. Cela demanderait des moyens humains colossaux que personne parmi ces structures ne détient et ne pourrait financer. Or, il n’y a pas d’autre méthode pour collecter des chiffres.

Par ailleurs, si les chaînes hôtelières intégrées — env. 1 hôtel sur 5 en France — tiennent des statistiques ordonnées et les transmettent, les cabinets privés ne réussissent pas — pour peu qu’ils s’en donneraient la peine — à obtenir des renseignements suffisants de la part des hôteliers indépendants. S’ils y parvenaient significativement, l’effort accordé par les indépendants ne serait jamais constant : ces derniers seraient peu nombreux à répondre avec assiduité à une enquête et surtout chaque mois. Et ce, quel que soit le moyen employé : par téléphone, par formulaire sur Internet ou par envoi de questionnaires.

Tenir un baromètre conjoncturel hôtelier est par conséquent impossible pour les cabinets d’études privés. Sauf à l’inventer et à écrire sur un coin de table son contenu.

• Un décalage entre les baromètres conjoncturels hôteliers des cabinets privés et celui de l’Insee ?

Le graphique ci-contre montre clairement que les données sur les taux d’occupation hôtelière, calculées par l’Insee d’après ses propres collectes auprès des indépendants et des chaînes, sont en grosse discordance avec celles publiées par les cabinets d’études privés (2 exemples cités ici). Jusqu’à plus de 7 points de différence… soit un écart de plus de 20 millions de nuitées ! Suffisamment beaucoup pour se poser de sérieuses questions. Selon les années, les différences ont même pu être de 10 points.

L’Insee, qui interroge encore une fois également les chaînes hôtelières intégrées, leur attribue un taux d’occupation pour l’année 2017 de 66,6 %. Étrangement tellement proche des 67,2 % et 68,2 % des deux cabinets d’études pris en exemples ici. Mais eux, avancent que leurs données concerneraient l’ensemble de l’hôtellerie française. La démonstration est ainsi faite qu’il s’agit là d’une contrevérité.

Plus généralement, on sait que les hôtels de chaînes intégrées ont des taux de fréquentation supérieurs de 8 à 15 points, selon les gammes, comparés aux indépendants. Effets de réseau, de notoriété et d’efforts commerciaux expliquant cela.

• Quelle est « l’astuce » des cabinets privés ?

Justement, parce qu’il est irréalisable d’interroger massivement et représentativement les indépendants, les cabinets d’études prennent appui sur les statistiques que leur fournissent …les chaînes hôtelières intégrées.

C’est au plus une poignée de mails avec des tableurs Excel reçus chaque mois par les groupes hôteliers, renseignés hôtel par hôtel. Le travail de récupération des données est simple, voire simpliste. N’importe quel stagiaire ou débutant peut ensuite agglomérer les taux d’occupation et les prix moyens chambre par gammes, par des copier-coller.

Un premier cabinet a trouvé le filon il y a quelques années, en trichant modérément avant de le faire à une échelle industrielle. Quelques uns de ses concurrents, à l’éthique tout aussi approximative, ont fini par lui emboîter le pas à leur tour.

• Manque de transparence ?

Le problème est qu’ensuite, les auteurs de ces baromètres conjoncturels faussés se gardent bien de dire qu’il s’agit des chiffres d’activité des seules chaînes hôtelières. Ils les transforment, sans scrupules, en « performance de l’hôtellerie française ». Pourquoi se gêner puisque c’est si facile ?

Cela s’appelle aujourd’hui des fake news. Pour un peu mieux noyer le poisson dans l’eau, ils parlent également abondamment du RevPar (combinaison entre taux d’occupation et prix moyen chambre). L’un va même jusqu’à ne pas donner les résultats totaux (prix moyens chambre, taux d’occupation), mais reste prudemment avec une présentation par gamme, pour brouiller un peu plus les pistes.     

Pour finir de camoufler leur méfait, il est peu courant de voir leur méthodologie dévoilée. Ou alors les cabinets bernent sur le sujet. Enfin, pour donner une allure « scientifique » à leur publication, certains fournissent leurs données avec deux chiffres derrière la virgule. Il est vrai que « 64,23 % » fait plus savant que seulement « 64,2 % »… Ajoutez à cela un bon ton péremptoire et prenez une posture austère pour expliquer les chiffres, et le tour est joué.

• Pourquoi mentir ?

Pour les rares qui auraient des hésitations, leur objectif final les fait vite rentrer dans le rang. Il s’agit de faire parler de soi dans les médias, de se tricoter une honorabilité, voire de faire du clientélisme (faire croire que l’hôtellerie se porte très bien pour encourager les investisseurs à créer des hôtels et espérer ainsi récolter des études à réaliser). Et quasiment personne ne semble les mettre en doute… et surtout pas les journalistes qui reprennent leurs communiqués de presse comme du bon pain.

• En quoi ces données trompeuses sont-elles un problème ?

Est-il vraiment besoin de l’expliquer ? Si chacun a le droit de s’exprimer et de diffuser des informations, celui qui publie mois après mois des données volontairement fausses — qui fatalement sait qu’elles sont travesties puisqu’il en est l’auteur — porte une grave responsabilité face à l’intérêt commun.

Les professionnels, les porteurs de projets hôteliers, les observateurs du secteur hôtelier, les financiers, les banquiers et les élus ont besoin d’avoir des statistiques fiables et sincères pour mieux comprendre le marché et son évolution. Or, les hôteliers sur le terrain ne se reconnaissent pas dans les données publiées par ces cabinets. Et pour cause : il s’agit encore une fois des scores des chaînes hôtelières intégrées maquillés en ceux de l’hôtellerie française.

Ce serait comme si on prenait le volume de ventes des Carambar pour les extrapoler à l’ensemble de la confiserie. Qui peut croire qu’en 2017, l’ensemble des hôtels français auraient dépassé les 67 % de taux d’occupation comme on l’a vu annoncé par ces farceurs ?

• Et que dire des journalistes qui donnent des coups de pied à la déontologie en reprenant ces informations fausses, sans sourciller et sans se poser de question sur leur véracité ?

• Et que penser des collectivités (Observatoires touristiques, CDT, CRT, CCI, Communautés d’agglomérations…) qui font appel à ces « arrangeurs » pour tenir leur baromètre d’activité régional ou de destination, avec en corollaire des statistiques hôtelières constamment inexactes, mais présentées évidemment comme justes ?

Bien sûr, il ne s’agit pas de mettre tous les cabinets d’études privés — des confrères — dans le même sac. Il en existe qui travaillent avec probité et professionnalisme. Et qui jouent la transparence. Du coup, justement, ceux-là ne publient pas de baromètre conjoncturel prétendument porter sur l’hôtellerie française.

Heureusement que l’Insee — au final, le seul fournisseur de statistiques fiables sur l’hôtellerie française — a décidé de mettre moins de temps qu’auparavant pour éditer ses statistiques sur l’hôtellerie. Entre temps, les cabinets d’études privés concernés se donnent tout le loisir de publier ce qu’ils veulent. Et c’est très préjudiciable pour le secteur.

Paru le 28 mai 2018

Mark Watkins

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