Coronavirus, crise et hôtellerie

 

CORONAVIRUS, CRISE ÉCONOMIQUE : COMBIEN DE VICTIMES À VENIR PARMI LES HÔTELS ?

Au moment d’une deuxième vague et d’un reconfinement, le coup de tonnerre mondial dû au coronavirus sème la panique dans quasiment tous les secteurs d’activité. Et ce, à l’échelle mondiale, ce qu’on a parfois tendance à oublier vu de notre clocher. Le tourisme, la restauration et l’hôtellerie (faute de clients pour cette dernière) ont été parmi les premiers touchés par un arrêt complet imposé de leur fonctionnement.

À présent, en corollaire, c’est la crise économique et sociale — mondiale, elle aussi — qui pointe son nez crochu et qui ne fait que débuter en profondeur.

Personne — à part les diseurs de bonnes paroles — ne peut mesurer aujourd’hui ce qu’il en sera en termes de consommation touristique et hôtelière et quand une vraie reprise dans la demande s’opérera. Mais, il n’est pas difficile d’imaginer que le secteur hôtelier, puisqu’il s’agit du sujet ici, va payer cher.

• A QUAND UN RETOUR À LA NORMALE DANS LA DEMANDE HÔTELIÈRE ?

La réouverture des hôtels (les 2/3 à 3/4 avaient fermé, sans que cela ne soit administrativement obligatoire, ce qui est à nouveau le cas lors de ce 2e confinement), ne signifie hélas pas un remplissage immédiat. Les voyages et déplacements sont encore très hésitants. Les taux d’occupation sont au ras des pâquerettes, comme jamais vu depuis des décennies.

Concernant la reprise de la demande hôtelière quelques pistes paraissent plausibles, sans avoir besoin d’utiliser une boule de cristal (ce que d’autres font sans sourciller… — lire notre tribune). Il a déjà été possible de faire quelques observations :

• La perte de clientèle étrangère non européenne due aux fermetures de frontières, aux quarantaines, aux réductions de circulation dans l’aérien et à la psychose de voyager loin nuit fatalement à l’hôtellerie, surtout dans les gammes supérieures (celles choisies en premier par ce public). Personne ne sait à ce jour combien de temps cette soustraction dans la demande durera, ni en calculer les effets sur les chiffres d’affaires.

• La clientèle d’affaires individuelle — celle qui occupe les hôtels en semaines — devra à nouveau voyager et consommer des nuitées hôtelières. La période de confinement a tout bloqué pour la plupart des secteurs d’activités et le télétravail généralisé n’a pas pu remplacer de manière satisfaisante les échanges commerciaux et de management. Pour autant, on ne sait pas encore combien de voyageurs d’affaires reprendront le chemin des hôtels, sous quelles conditions et avec quelles fréquences de séjours. Cela tarde encore en cette rentrée d’après été. En interrogeant les entreprises, on n’obtient pas (encore) de réponses cohérentes et sûres.

On ignore tout autant combien d’entreprises pourvoyeuses de nuitées hôtelières mettront la clef sous la porte, réduiront leurs effectifs ou encore feront une coupe claire dans les frais de déplacements de leurs collaborateurs cadres et commerciaux. Quant à eux, combien se retrouveront au chômage ? Avec à la clef moins de chambres louées dans les hôtels.

• La clientèle de loisirs — française essentiellement — est revenue contre toute attente durant l’été, au profit des hôtels en destinations de loisirs et surtout d’autres hébergements : campings, locations de type Airbnb et ses confrères. Avec cependant de faibles dépenses engagées. Mais, avec la fin de l’été, le soufflé est retombé. Car les probabilités de fort chômage attendu dans l’économie du secteur privé, mais aussi la peur de l’avenir (licenciements, baisse des revenus…), auront forcément une incidence négative menant à un dégonflement des départs en prochaines vacances et week-ends. A quel degré ? Nul ne peut le dire pour le moment, car la crise économique ne fait que débuter concrètement.

Quant à ceux qui pensent que les Français qui ont pu faire des économies pendant le confinement et disposent par conséquent d’une cagnotte qu’ils vont pouvoir dépenser gaiement, leur analyse est globalement erronée. Si les livrets d’épargne sont certes trois fois plus remplis qu’à la même époque en 2019, dus à la fermeture des commerces non essentiels durant les confinements, la tournure que prend le paysage économique devrait furieusement contrarier tout dessein dépensier. D’autant plus que le tourisme et ce qui y est associé n’est pas une dépense prioritaire.

• Les séminaires, conventions et l’événementiel (MICE) reprendront sans aucun doute, …mais vraiment pas tout de suite. D’abord, quand les entreprises doivent faire des économies, c’est généralement le budget des MICE que l’on sucre en premier (comme par exemple durant la crise économique de 2008-2009). Ensuite, il n’est pas certain que les participants de ces manifestations accepteront facilement de se retrouver regroupés dans des salles et des auditoriums à la journée, lorsque cela sera à nouveau autorisé administrativement.

On peut par conséquent s’attendre à des suppressions et des reports de réunions, comme nous en parlons dans notre étude conjoncturelle réalisée auprès des centres de congrès et parcs des expositions. Reportés jusqu’à quand ? En attendant, les visioconférences les remplaceront sans doute, même si cela reste frustrant et peu efficace par rapport à des séminaires « en vrai », auxquels il faudra revenir dès que possible. Même chose pour les salles de réunions en interne — plus de 40 % des entreprises s’en sont dotées depuis quelques années (voir notre Dossier MICE) — qui feront l’affaire, en attendant un retour à la normale.

En somme, la peur de voyager et de se retrouver dans des sites surpeuplés, associée à la crainte du chômage (ou confrontés réellement à lui) et aux fermetures d’entreprises, vont immanquablement contrarier l’activité des hôtels.  

Tout cela devrait refroidir toute envie d’être optimiste sur l’année hôtelière 2020, qui avait pourtant bien commencée. Sans compter les mouvements sociaux attendus, qui commencent à reprendre, et qui risquent de semer à nouveau le trouble pour le tourisme.

Même si on doit se souvenir que l’hôtellerie correspond à un besoin et qu’elle devrait reprendre ses droits à terme, comme par le passé, une fois que cette crise s’évaporera.

• QUELLE INCIDENCE AURA CETTE CRISE ÉCONOMIQUE SUR L’HÔTELLERIE ?

S’il est probable que la psychose liée au coronavirus va finir « un jour » par s’estomper — à la condition que les médias et les politiques calment le jeu —, les mesures de protection sanitaire que les hôtels mettent en place, rassurent probablement une partie des voyageurs pour qui cela a (encore) une importance.

Mais, cela ne représente pas un élément d’attractivité ni un avantage concurrentiel, avec ou sans label (dont les consommateurs se moquent). Le public s’attend à ce que tout lieu recevant du public adopte ces mesures. C’est donc un non-événement.

Pour autant, cette démarche « nettoyante » va au moins profiter à l’hôtellerie (et à ses clients !), laquelle n’avait jusqu’ici pas de normes d’hygiène, contrairement à la restauration.

Si le comportement à venir et les envies/besoins de fréquentation des clientèles hôtelières restent encore flous, et si on sait déjà que les hôtels restés ouverts commencent à sacrifier leurs prix pour favoriser leurs taux d’occupation, on peut être en revanche sûr que de nombreux établissements fermeront définitivement leur porte.

Cela concernera sans aucun doute :

1) – les hôtels situés dans un marché local à la demande poussive (généralement en milieu rural et dans les petites villes), n’ayant pas pu (ou voulu) se moderniser, se commercialisant mal ou pas du tout et ayant une trésorerie continuellement défaillante. Toutes ou une partie de ces causes seront suffisantes pour produire des dépôts de bilan d’hôtels. Pour mémoire, selon les enquêtes de Coach Omnium, 1 hôtelier indépendant sur 2 était avant le coronavirus en juste équilibre dans ses comptes ou en déficit chronique.

Cette crise économique et financière — accélératrice de mortalité d’entreprises — sera leur coup de grâce. Au moins pour ceux-là. Combien seront-ils à fermer définitivement ? Les chiffres qui circulent sont pour le moment fantaisistes. Les intéressés ne le savent pas forcément eux-mêmes, tant qu’ils obtiennent des aides publiques et/ou un sursis bancaire. Et tant qu’on ne sait pas à quel rythme les clients vont revenir et avec eux, le chiffre d’affaires. 

On peut cependant noter également que l’hôtellerie urbaine, y compris à Paris (habituellement gâtée), voit ses taux de fréquentation fondre comme beurre au four, quand les hôtels n’ont pas décidé de refermer. L’absence de clientèle de loisirs en week-ends et en période estivale, et la raréfaction forcenée de la clientèle d’affaires, sans compter les annulations massives de salons, donnent un coup de bambou sur l’économie des hôtels des grandes métropoles, jusque-là épargnés.

2) – les petits hôtels, qui sont souvent inscrits dans le cadre du point précédent. Nos études confirment hélas qu’avec la hausse des seuils de rentabilité depuis une dizaine d’années, les hôtels de moins de 40 à 45 chambres, selon leur gamme, ont structurellement du mal à s’en sortir économiquement. Un hôtel, c’est 85 à 90 % de charges fixes et trop petit, il ne peut pas travailler avec un mix-clientèle diversifié.

Or, aujourd’hui près de 11.000 hôtels français — tous indépendants — ont moins de 30 chambres. Encourent-ils tous une fermeture ? Sans doute que non, mais les dégâts risquent d’être sérieux parmi eux.

• CEUX À QUI CELA PROFITERA

Quoi qu’il en soit, à tout malheur quelque chose est bon. Bien des hôteliers qui survivront à la crise (assurés de l’être ou potentiellement) et les mieux armés se frottent déjà les mains à l’idée que d’autres ferment. Mathématiquement, moins on est nombreux à se partager le gâteau, plus les parts sont grandes. Mais, c’est oublier la clientèle, qui aime la diversité et qui n’a pas forcément envie de voir ses choix se réduire.

Il reste certain que la crise d’après-Covid-19 va redessiner le paysage hôtelier français, y compris dans les grands groupes que l’on pensait insubmersibles.

=> Lire également notre Panorama de l’hôtellerie française.

Paru le 9 novembre 2020

Mark WATKINS