Tourisme & dossiers de complaisance

 

Tourisme : le juteux marché des dossiers de complaisance

Dans le tourisme, les études et autres productions de complaisance sont monnaie si courante que l’on semble ne plus vraiment y prêter attention. Pourtant, ces entourloupes ordinaires discréditent le secteur et l’embrument pour mieux avantager leurs commanditaires et auteurs, au détriment de tiers et de l’intérêt collectif.

• Qu’est-ce que les dossiers de complaisance ?

Ce sont tout bonnement des rapports à charge, orientés, dont le contenu est volontairement faux. A ne pas confondre avec un travail incompétent, qui, s’il arrive aux mêmes conclusions ne le fait pas exprès…

La complaisance est la disposition à se conformer aux goûts, aux sentiments d’autrui pour lui être agréable, lui rendre service. Bref, c’est un cadeau. Mais pas gratuit. L’acte est plus ou moins chèrement vendu par celui qui le commet et bien rémunéré par celui qui le commande, avec à la clef un joli retour sur investissement attendu une fois que l’on a convaincu ceux qui doivent l’être.

• A quelles fins ?

Le rapport de complaisance se présente le plus souvent sous la forme d’une étude de marché, d’une enquête, d’un livre blanc, d’une étude de faisabilité ou d’impact, d’un sondage, d’un business plan, d’un article ou encore d’une expertise. Ils ont tous la même finalité : influencer, convaincre, faire prendre des vessies pour des lanternes et tromper les interlocuteurs à qui ils s’adressent. On est là dans le domaine de l’intérêt particulier ou corporatiste au détriment de l’intérêt collectif.

=> Bien entendu, dans une situation saine, il n’y aurait pas besoin de faire réaliser des études faussées. Quand tout va bien, quand tout est prometteur, nul besoin de tricher. C’est donc lorsqu’il existe des choses à cacher ou lorsqu’une situation est défavorable que l’on ment.

Leur finalité peut être :

  • de soutenir le bien-fondé d’un projet pour persuader des investisseurs, des associés ou des banques qu’il est potentiellement rentable (alors qu’il ne le sera jamais) et de le financer,
  • d’influencer les pouvoirs publics pour l’obtention de subventions, de lois favorables ou d’autorisations administratives,
  • de susciter l’intérêt de la presse et des médias, afin de bénéficier d’articles et de reportages avantageux,
  • de dénoncer ou d’orienter une réglementation, une loi, pour favoriser illégitimement une corporation, une branche d’activité, un secteur économique,
  • etc.

• Comment se présentent-elles ?

Le rapport de complaisance ressemble à tout dossier ou document sérieux qu’il imite à la perfection lorsqu’il est bien réalisé. Sauf que son contenu est faux, en tout et surtout en partie. Car la plupart du temps, subtilement, on y mélange le vrai avec le contrefait et l’inventé, pour lui donner davantage de crédibilité et brouiller les pistes. Cela ressemble totalement aux mécanismes de la propagande et de la désinformation. On est là dans la haute sphère de l’art manipulatoire.

Pour parler d’un sujet ou d’un projet, on gomme les points négatifs, on les ignore ou on les minimise. Ou au contraire, on charge le contexte négativement si cela doit aller dans le sens de l’intérêt du commanditaire de l’étude de complaisance. On ne parle pas ici d’un simple embellissement coquet dans la présentation de projets, ce qui est bien sûr naturel. Mais, bel et bien de véritables crapuleries destinées à rouler les gens dans la farine.

Toutes sortes de moyens sont bons pour faire croire que ce que l’on dit est vrai : faux sondages, équations pseudo-scientifiques fumeuses, statistiques sorties du chapeau, affirmations péremptoires et gratuites, postulats imaginaires, éléments d’études ou de recherche extraits de leur contexte, contrevérités affirmées de manière définitive et « sûr de soi »… du classique, en somme, que tout apprenti propagandiste maîtrise déjà parfaitement. Et plus c’est gros, plus cela passe.

L’enjeu est bien sûr que le ou les lecteurs du dossier ainsi falsifié ne se rendent pas compte du travail de faussaire qui a été produit. Bref, ce type de supercherie est un tantinet déloyal, insincère et, évidemment, malhonnête. Et cela n’empêche pas bon nombre de journalistes de prendre des études bidonnées comme sources de leurs articles, sans rechigner. Pourvu que le sujet marque les esprits.

• Qui les commanditent ?

Dans le tourisme (qui nous intéresse), comme ailleurs, l’éventail des commanditaires d’études et dossiers de complaisance est très large. Cela va du simple particulier porteur d’un modeste projet désireux d’amadouer son banquier ou de décrocher des subventions, au promoteur immobilier pour enfumer les futurs investisseurs, en passant par des grands groupes, des lobbies, des associations ou des syndicats.

Mais, on trouve également parmi les demandeurs de faux, des élus et des collectivités souhaitant justifier fallacieusement des investissements contestés ou de coûteuses opérations urbanistiques. On observe même l’imposture au plus haut niveau par les gouvernements qui se succèdent avec nos fameuses statistiques sur le tourisme trop belles pour être vraies depuis de nombreuses années. On est même en droit de douter de la justesse de celles de l’OMT, qui a des intérêts à servir.

Mais, curieusement, il n’est pas rare que les auteurs de ces dossiers de complaisance cherchent à faire plaisir et à embellir une situation sans même que personne ne le leur demande ! Ils n’abusent plus ceux qui doivent être convaincus en fin de chaîne, mais leur propre client, lequel attendait au contraire des vérités et des démonstrations sérieuses.

• Qui les commettent, les élaborent ?

Les spécialistes de ce genre de travail sont légion : cabinets d’études, lobbyistes, experts, consultants, instituts de sondage et autres spécialistes.

Chez certains, c’est la routine. Ces illusionnistes peuvent d’ailleurs effectuer ce type de travail « borderline » — qui peut représenter jusqu’à 50 % de leur chiffre d’affaires — et parallèlement agir normalement, avec droiture, sur d’autres dossiers. Quand le Docteur Jekyll est là, Mister Hyde n’est jamais loin.

L’enjeu pour le donneur d’ordre est précisément de faire appel à un spécialiste reconnu, qui a pignon sur rue, pour peu qu’il accepte ce type de dérive. Car l’on aime régulièrement laisser confondre notoriété et bonne image. Le commanditaire doté d’une coiffe de corrupteur pense qu’une signature connue va endormir la méfiance ambiante et apporter du crédit à son dossier.

 « Si c’est un spécialiste connu qui le dit, c’est forcément que c’est vrai ».

Il ne lui reste plus qu’à trouver son complice, metteur en scène des basses œuvres, qui est finalement assez facilement à portée de main. L’argent fait des miracles, comme cet architecte prêt à payer trois fois le prix normal d’une étude pour qu’un cabinet d’études élabore un rapport démontrant à la mairie la faisabilité de son projet hôtelier.

Comme ce cabinet d’études qui pond un dossier sur commande pour expliquer que la hausse moyenne de 60 centimes de la taxe de séjour à Paris allait faire fuir des dizaines de milliers de touristes et mettre au chômage des centaines de salariés de l’hôtellerie. Mais, le même ne tint volontairement pas compte que ses commanditaires hôteliers parisiens doublent, voire triplent leur prix régulièrement. Donc, les touristes fuiraient, selon lui, pour 60 centimes de surcoût de taxe et pas pour des prix de chambres qui passent facilement de, par exemple, 85 € à 220 € ? 

• Que gagnent ces faussaires à agir ainsi ?

S’ils ne craignent pas d’au moins perdre leur honneur, les auteurs de ces dossiers truqués se font de l’argent facile. Une étude de complaisance écrite sur un coin de table est plus rapide et plus facile à produire qu’une étude professionnelle, qui demande du temps, des compétences et des moyens.

Ensuite, cela peut se monnayer plus cher, comme déjà expliqué. Enfin, présenter un dossier aux conclusions forcément favorables, bonnes et prometteuses pour un projet (ou un marché, ou une situation conjoncturelle), ne peut que plaire. Du coup, celui qui le commet est payé plus vite et sans encombre. Quand on ne lui décerne pas un statut de héros.  

• Un phénomène courant ?

Véritable nuisance pour l’économie, on estime que près de 1/3 des rapports dans le tourisme et près de 2/3 des études de marché présentées par des promoteurs immobiliers, cabinets d’études ou autres porteurs de projets sont plus ou moins des études truquées de complaisance.

Quant aux baromètres conjoncturels publiés par des cabinets d’études, la majorité sont une tromperie servant les intérêts de groupes de tourisme ou d’hôtellerie, ou seulement à faire parler de soi dans les médias. Voir notre article sur le sujet.

• Est-ce illégal ?

Oui, évidemment. Il s’agit d’écritures en faux, d’usage de faux et de trafic d’influence quand il s’agit d’obtenir des avantages ou des financements publics ou privés. La corruption n’est pas très loin non plus. C’est de toute façon une fraude, de l’escroquerie et un acte immoral.

Dans les faits, lorsqu’une étude de complaisance est découverte, cela ne va généralement pas plus loin. C’est donc un marché qui peut rapporter gros, sans risque réel pour les auteurs. On plaidera toujours l’erreur ou la maladresse. Mais, il est clair que les financeurs ne suivront plus et que la canaillerie dévoilée mettra fatalement à mal tout projet.

Sans compter que le demandeur d’aides, de subventions ou de financement sera définitivement blackboulé.

• Comment détecter une étude ou un dossier de complaisance ?

La plupart du temps, c’est en connaissant bien le sujet auquel se rapporte le document érigé en trompe-l’œil que l’on peut identifier des incohérences, des données inventées, des approximations douteuses ou encore des manipulations.

C’est la raison pour laquelle à force de se faire entourlouper, de plus en plus de sociétés financières et de gros investisseurs commandent des contre-expertises à des professionnels intègres afin de valider ou non les business plans remis par des porteurs de projets, et de démasquer les supercheries. Il est alors possible de cerner le mensonge et la déloyauté.

Paru le 27 juin 2018

Mark Watkins